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Assia Djebar Loin de Médine : « Celle qui dit non à Médine »

 

« Ce fut d’abord le père, le père de la fille aimée – que le salut de Dieu soit sur lui, que Sa miséricorde le protège !  –, ce fut lui qui, le premier, à Médine, a dit « non ». Il répéta devant tous « non ». Ce refus, à la fin d’un discours du haut du minbar. Cette dénégation, devant les fidèles, en pleine mosquée. Sa mosquée.

 

Le père a dit « non », et tous sur-le-champ expliquèrent ce « non » ainsi : « Non, pour ma fille. » Il ne formula pas cette motivation d’une façon aussi sommaire.

 

Mais il conclut son long discours par : « Non, cela, jamais ! » L’écho, dans le silence collectif, prolongea distinctement le « jamais ». Il avait auparavant déclaré, fièrement et, comment dire, non pas tendrement – aurait-il pu manifester, devant cet aréopage masculin, le tendre le plus tendre de la tendresse humaine ? –  non, plutôt avec un abandon rude et comment ruisselant de douceur, il avait donc déclaré :

 

        Ma fille est une partie de moi-même ! Ce qui lui fait mal me fait mal ! Ce qui la bouleverse me bouleverse !

 

Puis il exposa plusieurs arguments : logiquement, vigoureusement. Il termina par ce « non » : il reprit : « Non, cela, jamais ! » […]

 

            A qui Mohammed a-t-il dit « non » ce jour-là, à Médine ?

            A Ali, son cousin, gendre et fils adoptif ? « Si tu veux épouser une autre femme, alors tu dois divorcer d’avec ma fille ! » Ainsi lui a-t-il déclaré devant tous, et devant Dieu.

            A qui Mohammed a-t-il dit « non » ce jour-là, à Médine ?

            Aux hommes de Médine, à tous ceux qui l’écoutent, qui lui demandent conseil, qui prendront exemple (eux et leurs garçonnets souvent témoins si attentifs et qui en parleront bien plus tard) sur sa vie à Lui, sur la moindre de ses paroles, lui, le Messager ?

            -- Ô Croyants, je ne vous interdis pas ce que Dieu vous a permis ! Je ne vous permettrai pas ce que Dieu vous a défendu !... Mais…

            Certes est licite pour tout croyant le fait d’avoir quatre épouses. Or ce sont eux, les gens de Médine, qui sont pris à témoin de cette vérité d’ordre privé : « Ce qui bouleverse Fatima me bouleverse ! »

            A qui Mohammed a-t-il dit « non », ce jour-là, à Médine ? A une partie de lui-même ? Le père en lui, vibrant, jusque-là de douceur et d’espoir, se tourne vers le Messager habité, pour oser dire tout haut son désarroi de simple mortel : « Je crains que Fatima ne se sente troublée dans sa foi !... »

            Mohammed le premier a lancé ce « non » devant les gens de Médine ! (p. 75) »

 

Mohamed Sehaba, « Assia Djebar, Loin de Médine : La face féminine de l’histoire »

Le Matin, n° 264, 24-25 juillet 1992

 

« Et dans les pages qui se suivent et sous leurs mots qui, creusent, se dévoile, sortie des alentours de la clarté de notre mémoire, Fatima : douce d’abord du vivant de son père Mohammed, explosive après, « incarnant l’interrogation constamment ouverte par le bien-fondé » de la Khalafa réservée aux seuls hommes. Puis d’autres femmes encore se succèdent ou se croisent dans les allées profondes de l’histoire racontée : Oum Temim, veuve de Malik et d’une grande beauté et sa rivale, fille de Medjaa, toutes deux épouses d’un Khalid Ibn El Walid abusif ; la poétesse venue de Bassora, Sadjah des Beni Kinda ayant poussé la confiance en son verbe jusqu’au point de se déclarer, elle aussi, prophétesse, et qui eut, en châtiment, les mains coupés par Mouhadjir ; Esma, fille d’Osmaîs, la laveuse des morts ; puis celle aux mains tatouées, et enfin (sans les nommer toutes) Aïcha, « la préservée », femme du Prophète, à peine âgée de douze ans, confrontée à la polygamie.

 

Elles sont plusieurs à venir à nous par ce livre. Elles ouvriront bientôt les lèvres des transporteurs de rumeurs et les paupières des veilleurs aux rives sonores et diaprées des mythes nouveaux. Elles sont venues. Et Assia Djebar, pour ses recherches et son écriture, est la montreuse et la paveuse des routes ; elle est aussi (et surtout) celle qui a ouvert une prison. Car on les voit, ces femmes, d’abord franchement libérées du silence ou de l’éparpillement, pour ensuite marcher à notre rencontre, en toute pureté d’image, sur cette « prairie littéraire ».

 

Quant à la polygamie, Assia Djebar from Nomade entre les murs, 2005

Quand je lisais les Chroniques, j’étais frappée qu’on oublie aujourd’hui que la polygamie n’était pas en ce temps-là particulière à l’Islam. Le Coran a limité à quatre le nombre des épouses qui était beaucoup plus dans l’Ancien Testament.  Lorsque j’écrivais sur les femmes au temps du Prophète, je sentais combien la polygamie était alors vécue comme un fait banal. Elle fonctionnait de pair avec une polyandrie successive : le droit de répudiation, était également donné aux femmes. Tout un chapitre dans Loin de Médine est consacré à une héroïne musulmane qui obtient du Prophète le droit de divorcer parce que son mari, un héros de l’Islam, Zubeir, ne lui plaît pas dans les relations sexuelles.

Il s’agit de Oum Keltoum, que je nomme, dans mon récit, « la fugueuse d’hier ». Elle dit pudiquement à propos de Zubeir : c’est « l’un des premiers Compagnons du Prophète et son cousin… le plus courageux… le plus pieux… » mais « Ce n’est pas le mari que je veux ! Je ne l’aime pas, ô Dieu, je le refuse ! » Et encore : « Je n’aime pas sa rudesse, je ne supporte pas sa façon de me parler. » Oum Keltoum a eu un autre époux auparavant, mort à la guerre, plus tendre avec elle. Le Prophète lui répond : « tu es libre ». Et à une autre femme « la libérée » esclave affranchie par Aicha, il dit : « maintenant tu peux divorcer de ton mari esclave. Elle s’émerveille : « Ah vraiment, libre. Je suis libre ? » Elle est libre de tout, même du mariage.

C’est donc cela que donne à lire mon récit : dans l’Islam, depuis le Coran, les femmes ont le droit de divorce ! C’est au nom de cette liberté de conscience, évoquée dans une sourate, que le Prophète déclare Oum Keltoum libre. Tel est l’esprit du Coran : « l’Islam c’est le contraire de la contrainte », dit Oum Keltoum. L’esprit du mariage, ce n’est pas « s’unir pour toujours, » mais plutôt : on se marie en espérant que cette union pourra durer jusqu’à la fin : mais si l’un des deux époux n’est plus amoureux, ou satisfait, il peut divorcer.