|
« Loin de Médine est le début d’une trilogie que j’ai conçue de façon beaucoup plus vaste, début 1989, au moment où les islamistes sont apparus sur la scène politique algérienne. Mon ambition était de commencer avec la mort du Prophète et d’aller jusqu’à la mort de Ali, c'est-à-dire de traverser les quatre califats. Il s’agit de reprendre les faits que tous les Musulmans connaissent sur les luttes intestines, la narration partant des témoignages des femmes. Je n’apporte rien de nouveau aux faits, c’est l’éclairage qui change : je les réécris et les fais revivre par le regard des femmes, actrices ou témoins. […] Le « loin de » est également une façon de faire référence à la fin de la période qu’on appelle « la grande Fitna » (la Grande Discorde). C’est le moment où Aïcha, veuve du Prophète, décide de quitter Médine pour rejoindre les adversaires de Ali. Rappelons que la guerre entre Ali et Aïcha culmine lors de la Bataille du Chameau où Aïcha, étant sur le chameau au milieu des cavaliers, est vaincue. Ali, vainqueur, lui pardonne et lui permet de rejoindre Médine. Voici mon interrogation qui sous-tendrait la fin de ma trilogie : N’est-ce pas à partir de la défaite de Aïcha face à Ali que les femmes sont presque définitivement exclues de la politique ? Ecartées des questions de succession, déchues de toute position d’autorité publique ou de direction de partis. Le « loin de » rappelle cette grande fracture entre le rôle des femmes et le rôle des hommes dans la société de l’Islam. Aïcha retournant à Médine va jouer dorénavant un rôle de transmission des hadiths, de transmission de la mémoire autour du Prophète. »
Mohamed Sehaba, « Assia Djebar, Loin de Médine : La face féminine de l’histoire » Le Matin, n° 264, 24-25 juillet 1992
« Plusieurs dits, grains de sable en risque d’être perdus dans le mouvement impitoyable de constitution de pôles d’intérêt d’Histoire, plusieurs riwayates et autres confidences sont ici rassemblées, coulées dans des tentes où est, chaque fois, mis en exergue le rapport de ces femmes (des deux premiers siècles de l’Islam) avec les personnes du passé dont les noms sont entrés dans la légende. Et c’est comme voulant ouvrir ça et là, des affluents dans le grand fleuve de l’Histoire musulmane aux ombres féminines, que Assia Djebar restitue la vie de ces femmes. […]
Et l’ensemble du texte de Loin de Médine, ainsi engendré par l’ardeur et parfois par la révolte, est de nature à réparer, dans ses limites, une injustice commise par nos pères lointains à l’encontre de ces femmes. Il se présente en tout cas comme contrepoint à leur silence pudique et résigné ou à leur mise au silence, ou encore au silence qui entoure leurs vécus dans les écrits d’Histoire. […]
Et ces filles d’Agar, plusieurs mâles voudront, pour effacer le péché sans cesse répéter par leur père Ismaël, présenter d’interminables excuses.
Enfin, après avoir fermé ce livre, nous ne garderons désormais plus de ces femmes l’image de corps décomposés par la mort lointaine et par le silence ; mais celle de corps recomposés, ensevelis dans une matière protectrice et mis en tombeau de la main d’un auteur ayant su répéter par la littérature ce rituel observé par les anciens d’Egypte pour pérenniser l’existence physique de leurs rois.
Ce livre est « une source, une musique de commencement », et Assia Djebar, l’ordonnatrice d’une haute fiction islamique.
|