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A propos de Loin de Médine, Marburg, 1994
Loin de
Médine
n'est pas la relecture des sources religieuses. Les auteurs que je cite
au début, Tabari, Ibn Hicham sont des historiens, des chroniqueurs et
des écrivains, avec une référence particulière à Tabari. Tabari qui a
vécu deux siècles après ces événements. C'est un grand qui a un très
beau style. De plus, il est épris de liberté, …
Quand à la
fascination, ce n'est pas une fascination, c'est simplement un rappel de
cette période … Je me réfère donc au thème de l'origine de l'Islam,
comme lorsque dans l'Europe chrétienne, on revient toujours au thème de
la passion et de la vie du Christ. Pour moi, il s'agissait de reprendre
cette période et je me suis retrouvée un peu dans la situation d'un
peintre de la Renaissance. Il fallait essayer de faire revivre cette
période, mais à partir vécu des gens -- ceux qui ne sont pas pour
l'Islam et de ceux qui sont pour l'Islam -- et de décrire les
différentes couches sociales. …
Ce vécu
islamique des premiers temps, comment l'utiliser comme matière
romanesque ?
Il est source de passion, d'admiration, de luttes, de souffrance, et
c'est donc, un beau sujet de théâtre, de roman. Si on ne donne pas cet
éclairage artistique et esthétique, on ne peut parler ni de religion, ni
de licite. La pensée européenne, à travers la culture picturale,
philosophique et littéraire, est baignée dans la sensibilité religieuse
et dans la réflexion sur le sacre.
Loin de
Médine
est le premier volet d'une trilogie (suspendue)… Les éclairages de
personnages de femmes changeront dans les trois volets : certaines qui
sont en retrait apparaîtront, et d'autres continueront a jouer un rôle,
notamment Aicha qui va avoir un grand rôle quand elle va faire la guerre
a Ali. Un personnage que j'aime beaucoup est Esma, la femme aux mains
tatouées, parce que sa vie va continuer mais dans des circonstances
différentes. Elle va épouser Ali et elle aura un fils qui sera
atrocement assassine. Pour moi, ces femmes sont vraiment, par moment,
des héroïnes de Shakespeare.
Dans notre
culture, on n'a pas de théâtre, a part chez les Chiites qui possède le
théâtre de la passion de Hossein. Quand je considère tout ce qui
existait à cette période-la, son caractère passionne, l'aspect absolu de
certains personnages aussi bien masculins que féminins, je trouve que
vraiment il existait des gens de la grandeur de Shakespeare. Le grand
théâtre élisabéthain est une réflexion sur l'histoire, et pas seulement
sur l'histoire de l'Angleterre, mais sur tout ce qui a contribué à
forger l'identité d'une Angleterre a la recherche de sa modernité au
temps d'Elisabeth.
L'identité
de la modernité arabe doit se faire non pas selon la reprise des mythes
et des grands personnages qui peuplent l'imaginaire occidental, mais il
faut réinvestir son propre imaginaire avec ces femmes.
Assia
Djebar, A propos de Loin de Médine, Marburg, 1994
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