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La violence et son ombre

(
22/3/02, Colloque Des Gradués de New York University)
 

                                                                                 par Assia Djebar 

                                                    1 

    Parler de la violence et de son ombre, en parler en ces temps présents à New York – c’est-à-dire dans un lieu bouleversé, il y a six mois à peine, par l’attentat le plus spectaculaire et, presqu’instantanément rendu visible à de multiples coins de la terre – aurait dû me contraindre à amorcer devant vous une réflexion sur l’instantané, sur l’immédiat d’après la catastrophe/ éclair et sur son obscurité, ou tout au moins sur le vide, sur le dépouillement des lieux lorsque la violence frappe trop près, si près….

Mais l’ombre de la violence? Ce n’est ni son éclair, ni son fracas, ni même son surgissement sous forme de gel, de glace, d’un grand silence mortifié. 

    L’ombre de la violence, qu’est-elle donc?

    – Il s’agit de l’écriture de cette violence, ou à défaut, quelle parole fait-elle donc surgir, quel prolongement en mots, en échos, en sons audibles et transmissibles suscite-t-elle?

    – Ecriture de la violence, certes, mais pas vraiment pour en cerner la fureur, pour en faire entendre son bruit, sa houle, ou même sa musique, fût-elle discordante, effrayante… Plutôt, que l’on soit musicien ou poète, qui pourrait le mieux évoquer une sorte de respiration du malheur?...

    Ainsi, serait-ce le “dit”, serait-ce surtout l’"écrit” qui saisirait au plus près la bascule, la disharmonie, le choc destructeur de toute violence, subite, instantanée, cruelle?

    Saisir cette ombre serait sans doute écrire tout contre elle, écrire au creux de son envers, en maîtrisant la violence brutale et nue, ou au contraire dans son manteau de deuil, ou par un dépouillement des mots, du rythme, des images, tenter d’en saisir finalement presque la peau! 
 

 

                                                        2 

    L’Ombre de la violence,

         Lame qui surgit du couteau

                    Qui s’en éloigne aussitôt

          Ligne qui propulse l’éclair au loin

                    Ou l’assèche d’un coup dans l’espace

          Calme ainsi sa vitesse

                    La prolonge dans une nuit immobile,

                                                                  inutile. 
 
 

    L’ombre n’est-ce qu’une trace dégoulinante

                    De râles, de murmures, de hoquets

                    De cris d’égorgés

                                 Ou parole continue

                                               Filet tenu

                                                             à l’infini. 
 

    Une mémoire tenace, friable

                                       Collante, gluante

    L’écrit de la violence enterrée

    Faut-il vraiment écrire la violence

    Ou tenter de l’écouter,

                                        Au plus près

    Pour ne pas trop vite oublier?