|
Remerciement Neustadt Le 18 octobre 1996, à Norman par Assia Djeber
Le 29 mars 96, en Louisiane, j’ai acceuilli l’annonce de ce prix Neustadt qui m’était accordé avec des rires et des larmes, « I am happy, I am unhappy » ai-je dit au téléphone au Dr. Djelal Kadir. « Happy for myself, unhappy for my country in the present time ! » Malheureuse et heureuse pour tous mes amis et mes confreres morts, pour tous ceux qui sont tombés depuis – prêtres étrangers, jeunes femmes et enseignantes et journalistes, et combien d’anonymes dans l’Algérie d’aujourd’hui ! Heureuse qu’ils m’accompagnent car je viens au devant de vous, entourée de cette cohorte, malheureuse à chaque fois que je parle d’eux, que j’écris leur absence… Le poète arabe Adonis a dit :
La joie a des ailes, mais pas de corps La tristesse a un corps, mais pas d’ailes !
Au contraire de cet ami poète, je voudrais vous remercier en développant devant vous une parole qui aurait des ailes – ou l’élan – de la tristesse et qui donnerait à la joie de notre rencontre de ce jour, un corps, une solidité.
Me voici donc la 14è lauréate de ce Neustadt International Prize. Parmi tant de prestigieux devanciers, permettez-moi d’avoir une pensée pour deux d’entre deux : pour Elizabeth Bishop, grande poétesse américaine, et pour Francis Ponge, grand poète français, « le maître de la nature morte en poésie », comme le définit Michel Butor. Ainsi, après ces deux aînés, je suis la 2ème femme et le 2ème écrivain de langue française du prix Neustadt. Mais ma différence, par rapport à eux, est double : d’une part, je suis écrivain de fiction, romancière donc ; d’autre part, je viens d’un monde de femmes traditionnellement « à l’ombre », trop longtemps exclues de l’écriture. Disons que je suis issue d’un Sud actuellement en tumultes et en mutation.
« Femmes à l’ombre ? » Je ne suis pourtant pas, loin de là, une exception. Rappelons des écrivains-femmes de renom : je songe à la Sénégalaise Mariama Bâ, morte trop tôt, en nous laissant deux romans déchirants, à la grande poétesse iranienne Forough Farokhzad, disparue par accident encore plus jeune, à la fin des années soixante, à Téhéran et dont l’œuvre renouvelle la poésie persane contemporaine ; je pense aussi à une Egyptienne, la romancière Latifa el Zayyat, qui vient de s’éteindre à 73 ans le 12 septembre dernier, elle dont le premier livre, en 1960, « la porte ouverte », a marqué la nouvelle littérature des femmes de langue arabe…
Je m’inscris donc dans ce palmarès Neustadt, entourée de mes sœurs africaine et celles d’origine musulmane : elles auraient pu être à ma place aujourd’hui. Or je les sens à mes côtés, tandis que je me présente à vous : elles sont invisibles mais présentes.
J’ai rappelé que j’étais «écrivain de fiction ». La fiction, le romancier péruvien Mario Vargas Llosa la définit dans un des essais comme « la Vérité par le Mensonge ». Il ajoute cette formule que j’aurais aimé faire mienne :
« Au cœur de toutes les fictions, flamboie une protestation. » En ces années 95 et 96, non seulement en Algérie [où les femmes sont victimes parce que images de la modernité en mouvement], mais aussi en Iran où le silence s’appesantit sur celles qui résistent, mais ces derniers mois en Afghanistan où celles qui fuient le font sous des voiles de fantômes qui nous saisissent, ma protestation, à moi, issue de cette culture islamique [où pourtant en Turquie, au Pakistan, au Bangladesh, des femmes politique sont souvent aux commandes] se développe dans des fictions qui pourraient devenir une « porte ouverte » à celles vivant sous la menace d’un fondamentalisme rétrograde ?... Je suis dubitative quant à « l’utilité » ou l’impact de l’écrit d’imagination, en ces circonstances… Je pense plutôt que, malgré moi et malgré eux, mes livres prolongent l’écho des voix de tant d’autres femmes – pas forcément toutes des intellectuelles ou des artistes – celles qui gardent, comme espoir, leur puissance de rêve, la ténacité de leur mémoire et surtout leur pouvoir inentamé de rébellion.
Mesdames et Messieurs, en m’honorant aujourd’hui, vous donnez à ma vulnérabilité une force, à la solitude de mon exil un poids de solidarité. Ce prix Neustadt 96 me permettra de continuer à écrire, à inventer, à respirer, dans l’inquiétude toujours, mais assurée peut-être d’une écoute plus attentive…
« La pierre chante en dormant » dit le poète arabe. La douleur aussi, que la littérature justement doit transformer en lumière. Je vous remercie, Mesdames et Messieurs.
Assia DJEBAR – 18 Octobre 1996 Norman – Oklahoma |