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« Assia Djebar, une existence surabondante dans le cœur » par Mireille Calle-Gruber, une sœur en littérature
Les mots de Rainer Maria Rilke à la dernière strophe de la IXème Elégie de Duino m’ont paru les plus justes pour donner une entrée à l’œuvre d’Assia Djebar: « une existence surabondante dans le cœur ». Paradoxalement, c’est le chant de la pensée élégiaque célébrant l’Ouvert de la vie et l’intime combat avec la langue de l’indicible, qui fait le passage vers la prose d’Assia Djebar. Car c’est le portrait en vérité d’une écriture par le cœur qui se dessine dans les textes d’Assia. Tout lecteur de l’œuvre comprend bientôt qu’il n’y a pour elle d’existence plénière que dans les rythmes cardiaques, au corps à cœur de la phrase qui jette ses plus hauts cris – « cri ouvert », spasme, hololugué, tzarl-rit, vociférations –, dont le débord organise des architectures textuelles raffinées, des vacances, des variations, une fugue sans précédent.
L’écriture d’Assia Djebar est fugitive, et musique des forces contraires qui l’emportent – elle, « fugitive et ne le sachant pas », et cependant prenant conscience, au moment qu’elle écrit, de sa condition « d’enracinée dans la fuite » (Vaste est la prison, p. 172). C’est une écriture trans, elle marche et la phrase avec elle. De livre en livre, la phrase fouille la blessure-femme, la blessure-guerre, la blessure-père, la blessure-l’autre. « Toute femme est blessure » chante-t-elle dans Ombre sultane, découvrant soudain au détour de la grammaire, la terrible métaphore de « Derra » qui désigne, en arabe, la co-épouse comme celle qui me fait mal et à qui je fais mal… Ainsi, dans la poétique d’Assia Djebar, toute langue est blessure où puiser inépuisablement une œuvre dont « chaque heure qui passe devient plus jeune » (Rilke, Les Sonnets d’Orphée, XXV). Ravivant la souffrance, exaltant le souffle.
Les récits d’Assia Djebar n’oublient pas la nécessaire intimité de la voix, ni les poussières de langue lorsqu’elle s’amuit en procession et en rite de la déploration. « Je ne m’avance ni en diseuse, ni en scripteuse. Sur l’aire de la dépossession, je voudrais pouvoir chanter. » (L’amour, la fantasia, p. 161) Telle est la voix du corps vibratile, celle de toutes les femmes sans alphabet, sœurs ensevelies, dont Assia se fait passeuse et passage. Car toujours elle se sera pensée dans la chaîne infinie des généalogies, soucieuse de transmettre legs de femmes, c’est-à-dire une parole tue, retenue, rentrée, attentive à faire terre et mémoire des mouvements de longue désirance qui habitent les gynécées. […]
Passeuse et dans le passage, Assia Djebar l’aura toujours été, et toujours affrontée aux partages les plus tranchés : femme, berbérophone par les grands parents, arabophone par les parents, elle écrit dans la langue française qui fut celle de la colonisation au Maghreb, celle du père instituteur de la France dans un village du Sahel algérien. La langue française est pour Assia la langue de culture et d’émancipation lors des années de scolarité en Algérie, alors que les fillettes à peine pubères quittent la classe coranique ; puis à Paris, à l’Ecole Normale Supérieure de Sèvres où elle étudie l’Histoire. Cependant, elle abandonne la préparation à l’Agrégation pour cause de guerre d’Algérie, choisissant de suivre l’époux qui rejoint le FLN.
Très tôt, Fatma Zohra Imalhayène, née à Cherchell, l’ancienne Césarée, entre en littérature et elle prend pour nom d’écrivain ASSIA DJEBAR qui signifie : Consolation et Intransigeance. Djebar « l’intransigeant » est l’un des 99 noms du Prophète. Assia, en dialecte, c’est celle qui accompagne de sa présence. Et cette présence donne la rigueur d’une forme, rend l’intelligence sensible. Bien que ses premiers livres, dès La Soif en 1957, rencontrent d’emblée le succès, bien que romans, récits, essais, films, un opéra, reçoivent depuis des années les prix étrangers les plus prestigieux – notamment aux Etats-Unis le Neustadt International Prize for Literature (1996) puis le Prix Marguerite Yourcenar; en Italie, le Prix International de Palmi et la consécration de son œuvre avec le Programme Dedica en 2004 ; en Allemagne, le célèbre Prix de la Paix en 2000 et en 2005 le Doctorat honoris causa de l’Université d’Osnabrück, ville-symbole de l’historique Traité de Westphalie et de la concorde entre les peuples et les religions – et bien qu’elle vienne d’être élue à l’Académie française (16 juin 2005) ; bien qu’Assia Djebar dispense son enseignement à New York University (NYU) où elle est « Distinguished Professor » élue « Silver Chair » (du nom du fondateur Henry S. Silver), et qu’elle réponde généreusement à nombre d’entretiens publics, c’est depuis le silence qu’elle écrit. Et qu’il faut la lire. Elle qui signe : « Moi, femme arabe, écrivant mal l’arabe classique, aimant et souffrant dans le dialecte de ma mère, sachant qu’il me faut retrouver le chant profond étranglé dans la gorge des miens, le retrouver par l’image, par le murmure sous l’image » ( Vaste est la prison, p. 210). Assia Djebar sait en effet que l’une de ses plusieurs voix, fatalement, est bâillonnée, qu’elle ne sera jamais poète en arabe, qu’elle cherche ses mots dans les mots de l’autre et avec eux l’Histoire de l’Algérie des dominés, que trouver la langue d’écriture est d’abord un art de faire son deuil. […]
Cette parole veuve, suffoquée mais inextinguible car toujours revenante, ne quittera plus l’écrivain qui engage de livre en livre une « explication » sans fin avec ce qu’elle nomme « les Algéries » des racines, des morts multiples, du sang versé. Dès lors, une voix pleine de voix perle, se lève, dénonce et déplore; et la déploration même appelle une promesse de réconciliations. Il en résulte les livres somptueux du Quatuor algérien, L’amour, la fantasia (1985), Ombre sultane (1987), Vaste est la prison (1995), dont le quatrième est en cours. Les partis pris d’Assia Djebar nous sont des plus précieux à l’heure où sévissent les intégrismes, les violences de tous ordres, la machine à mondialiser tout rond. Ce qu’elle nous enseigne obstinément : l’écoute des différences, résistance avec tolérance, l’émancipation des femmes dans l’Islam mais « loin de Médine », c’est-à-dire loin des sectarismes. Et contre les langues de bois la langue de Poésie qui est garante d’hospitalité. Assia Djebar nous aura enseigné, dans des ouvrages de forme singulière, qu’il importe d’habiter un Pays-Langue qui ait puissance de contestation et de rêve, capable de constituer un « dedans de la parole » où germe une « langue hors les langues » que seule la littérature peut secréter. Elle l’appelle « la langue d’avant l’aube » (Le Blanc de l’Algérie, p. 60-61), et c’est dans cette langue qu’elle s’entretient avec les « chers absents », les assassinés-revenants du Blanc de l’Algérie. La « langue d’avant l’aube », c’est aussi celle de Schéhérazade que l’art de la narration tient en sursis. Fabuleuse survie. […]
La leçon est impressionnante. Assia semble ainsi nous dire : il faudra prendre à témoin toute la beauté du monde, et toute la littérature du monde, et toute la souffrance du vivant, pour parvenir à se voir soi-même, à s’aimer. L’amour-dans-la-langue-adverse, c’est apprendre à s’aimer soi-même dans la langue de l’autre, à se voir dans les yeux de l’autre langue. L’amour-dans-la-langue-adverse, c’est apprendre l’amour « propre », se réapproprier depuis l’impossible regard fasciné/fascinant de l’étranger, l’amour de soi et des siens. C’est aussi apprendre à être en peine de soi. De soi, prendre pitié.
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Par un tournement supplémentaire, l’existence surabondante dans le cœur c’est, par excellence, l’expérience – la plus novice soit-elle – de la lecture en regard. Où il faut le détour par la terre entière pour revenir à proximité. La terre-texte d’Assia Djebar ne renonce, ni ne comptabilise, ni n’oublie. Elle s’ouvre à l’Ouvert ; consent à la forme.
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L’écriture d’Assia Djebar, sans calcul, au-delà de toute générosité, ce consentement de « femme arable » chez l’écrivain, je l’entends chanter dans la IXème Elégie de Duino qui est chant d’amour à la Terre:
« Namenlos bin ich zu dir entschlossen, von weit her. Immer warst du im Recht, und dein heiliger Einfall ist der vertrauliche Tod. Siehe, ich lebe. Woraus ? Weder Kindheit noch Zukunft werden weniger… Überzähliges Dasein entspringt mir im Herzen.
Indiciblement je consens à toi, de loin je viens à toi. Toujours tu avais raison, et ton inspiration sainte est la mort familière. Vois, je vis. De quoi ? Ni l’enfance, ni l’avenir ne diminuent… Une existence surabondante jaillit dans mon cœur. »
La narration d’Assia Djebar ne retranche jamais. Elle accueille les histoires de l’Histoire, les humbles, les inaudibles, les sans voix. La langue est lèvres multiples, multiplication de la vie bruissante qui trouve formes singulières et tous les âges. L’œuvre d’Assia Djebar, généreusement, c’est la parole donnée.
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