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Conversation avec Marguerite Yourcenar Par Assia Djebar, Prix Marguerite Yourcenar, Octobre 1997
Je me souviens, à l’occasion de la réception, à Harvard University, à Boston, à l’occasion pour ce prix Marguerite Yourcenar décerné à mes nouvelles « Oran, langue morte », je me suis lancée devant le public dans cet exercice de « la conversation imaginaire avec Madame Yourcenar »
1.-- L’idée de « la conversation imaginaire » m’est venue quand j’ai su que Marguerite Yourcenar, jeune traductrice pour Les Waves de Virginia Woolf, avait alors rencontré, à Londres, sa grande aînée anglaise. Quand Yourcenar parle de cette entrevue, nous sommes prêtes, nous, femmes écrivains au travail, à la fin de ce siècle, de trembler d’émotion à l’idée de ce tête à tête – il y a soixante ans de cela – entre ces deux « bonnes femmes » hors du commun, que séparaient alors 30 ans d’âge environ – Or, il me semble en fait, que rien ne s’est vraiment dit alors : certes, Madame Yourcenar n’était que simple traductrice aux yeux de Virginia Woolf abordant, elle, la toute dernière partie de sa vie, à coup sûr, la plus vulnérable. Oui, la rencontre a paru être de pure forme, Virginia Woolf laissant, paraît-il, à la jeune franco-belge, toute la liberté pour sa traduction… Il n’y aurait donc pas eu de « véritable conversation » : un courant n’est pas passé entre ces deux femmes de cœur et de sensibilité ; point d’échanges même littéraires car, sans doute, Yourcenar n’avait pas osé évoqué ses premiers écrits d’auteur devant la « grande dame » des lettres anglaises… En fait, cela dut être, à rebours, la plus âgée, la plus célèbre donc qui, dans le fond, s’avérait la plus tremblante, pénétrant de plus en plus dans les angoisses qui auront raison d’elle, qui la conduiront à son suicide (je l’ai vue, cette maison avec ce jardin, et surtout cette rivière où elle se noya, de gros cailloux, dans ses poches.) Et ce fut donc la plus jeune, la presque débutante qui, assise devant Virginia, celle-ci paraissant raidie de timidité ou de convenance, ce fut probablement alors Marguerite déjà la plus forte, déçue seulement en partant que Virginia Woolf n’ait manifesté qu’une bienveillance courtoise et tolérante envers la traductrice française… Il n’y eut de conversation véritable – faite d’échanges, de questions, de remarques, de doutes entrecroisés – comme ces dialogues qui ont pu s’échanger quelquefois entre femmes-écrivains de différentes langues, de divers pays, du moins, disons, ces dernières décennies.
Pourquoi donc ai-je esquissé cette rencontre en creux entre Madame Yourcenar et Virginia (Et vous voyez bien que, même pour nous aujourd’hui, Yourcenar reste Madame Yourcenar et la grande, la bouleversante Virginia Woolf est devenue le plus souvent pour ses consoeurs d’aujourd’hui « Virginia ») ? Je m’y suis attardée pour me dire que les rencontres réelles entre écrivains que séparent 20, 30, ou 40 ans, sont le plus souvent formelles… Je me console ainsi de n’avoir jamais rencontre – moi, anonyme dans une salle de conférence – de près ou de loin, Madame Yourcenar ! Me reste donc la convention, l’exercice littéraire de « la conversation imaginaire… » !
2. Madame Yourcenar, dirai-je tout d’abord que des chefs d’œuvre qui ont fait votre réputation internationale – « Les Mémoires d’Hadrien » et « l’œuvre au noir » -- séparés, peut-être faut-il le rappeler, par 17 ans de travail, tous les deux, écrit aux Etats-Unis – moi, lectrice, qui ai gardé ces romans dans mes bibliothèques (malgré les multiples déménagements de pays en pays, et maintenant d’un continent à l’autre) – moi la lectrice et l’auteur qui n’ai abordé le genre « roman historique » que, disons, dans la deuxième partie de ma vie, devant donc ces deux œuvres grouillant de personnages, d’actions, d’idées, je commence toujours par la fin – c’est-à-dire par les notes d’auteur(e). Car je vous remercie de procéder, au moment de l’édition – je dirais, en femme « dans sa cuisine », ou en apothicaire, ou en chimiste ; détaillant vos compositions, vos recettes, disons tout simplement, vos sources. Dans un premier temps, je veux saluer plutôt l’artisane avec son honnêteté méticuleuse et minutieuse : rappelant pour le livre dans l’antiquité, l’autre au XVIème siècles les sources érudites, les réminiscences littéraires, les images et les statues de l’art antique, les dessins, les bas-reliefs… tandis que pour Zénon (supposé né en 1510) vous nous rappelez qu’il aurait été le contemporain du grand chirurgien Ambroise Paré, de Giordano Bruno, qui mourra par le feu (Zénon, lui, se suicidera), que maints épisodes de sa vie, ont été emprunté à la vie d’Erasme (pour la naissance illégitime), qu’une interventions chirurgicale a été « calquée », dites-vous, sur le récit qu’en fait Ambroise Paré dans ses Mémoires, que maintes phrases du dialogue où intervient Zénon sont, vous l’avouez, l’une de Léonard de Vinci ; quant aux formules d’alchimie en latin, vous les avez tirées directement d’ouvrages forts doctes sur alchimie dont vous nous donnez référence… En somme, Madame Yourcenar, vous retournez les cartes, vous dépliez les secrets de votre création… Vous précisez assez fièrement que vous avez fait du faux (le Zénon imaginaire) avec des morceaux épars du réel trouvé, lu ou regardé et que cette alchimie-là de l’écriture produit du vif, du vivant, qui irradie sous nos yeux. Vous nous laissez en juger. Et, comme vous le notez à la fin d’Hadrien (vos notes ont été éditées 6 ou 7 fois après l’édition originale de 51) : « Un pied dans l’érudition, l’autre dans la magie, ou plus exactement, et sans métaphore, dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un. » Et, à peine un peu plus loin, vous ajoutez (alternant selon votre inimitable manière le doute avec la sérénité et la confiance de celle qui termine son œuvre comme elle le devait), vous ajoutez donc : « Tout nous échappe, et tous, à nous-même. La vie de mon père m’est plus inconnue que celle d’Hadrien ! »
3. Ce constat : « tout nous échappe », qui peut étonner de la part d’une femme comme vous qu’on a sans doute trop vite statufiée dans une maîtrise de caractère et de style, j’y reviens cette fois pour vous dire : -- ce « tout nous échappe » me rappelle combien ces notes d’auteur, accompagnant ces 2 romans sur le pouvoir – romans que je définirais comme « européens », l’un en Occident de l’Empire romain, l’autre dans le XVIème siècle des fractures religieuses et des rivalités franco-espagnoles), ces notes donc m’ont fait sentir combien ces œuvres, bâties à partir d’une large vision du monde et d’une volonté souveraine de femme, ont toutefois risqué de ne pas être. Oui, c’est vous-même qui nous le dîtes. Avec un sourire léger, comme en passant. Vous nous avez, surtout, par ces 2 longs post-scriptums, retracé la genèse de leur écriture.
Vous avez ressuscité l’empereur Hadrien. Vous avez inventé, 17 ans après, Zénon, tous les deux, hommes de paix, se débattant pour la maintenir, entêté à guérir, à éviter la persécution, à poser un regard lucide sur les tumultes de leur époque… Mais il s’en est fallu de peu. Ces personnages qui vont ont hantée dès votre jeunesse, vous nous livrez le hasard presque miraculeux (et c’est une ombre de roman, derrière chaque roman) de leur naissance définitive.
Rappelons à votre suite que ce livre qui ressuscite Hadrien, vous dîtes l’avoir conçu d’abord entre 1924 et 1929, entre votre vingtième année et vos 25 ans… Ces travaux abandonnés ont été repris entre 1934 et 1937 : or, une seule phrase de la rédaction de 1934, elle aussi abandonnée, subsiste dans le texte actuel. Ainsi ce projet, vous y avez renoncé de 1939 à 1948… et vous ajoutez, commentaire révélateur : « enfoncement dans le désespoir d’une écrivain qui n’écrit pas. » Interview alors le miracle : en décembre 1948, vous recevez de Suisse une malle pleine de papiers vieux de 10 ans. Au cours d’une soirée, vous triez, vous jetez, vous brûlez… Puis 5 feuilles dactylographiées que vous allez presque détruire : vous lisez – cela commence par « Mon cher Marc, » -- « Marc, dîtes vous : « de quel ami, de quel amant, de quel parent éloigné s’agissait-il ? » Vous ne vous rappelez aucun Marc… Vous lisez encore quelques lignes. Or, il s’agit de Marc-Aurèle et c’est un fragment du manuscrit de 1939… que vous avez cru perdu ! … Cette nuit là, vous relisez Dom Cassius, et une Histoire d’Auguste. Cette nuit-là, vous prenez la décision de retourner à l’empereur… -- « Je partis pour Taos, au Nouveau-Mexique ! »
Dans un wagon entre New York et Chicago, vous écrivez. Le jour suivant, à la gare de Chicago (le train est bloqué dans la neige), vous écrivez. Et de même, dans l’express de Santa Fe… Vous ajoutez : --Je me souviens guère d’un jour plus argent, ni de mois plus lucides !... Puis, … puis, le 26 décembre 1950, c'est-à-dire exactement 2 ans après, dans l’île des Monts Déserts, vous écrivez les dernières pages de la mort d’Hadrien qui finit par sa dernière pensée : -- Tâchons d’entrer dans la mort, les yeux ouverts !
4. Certes, pour l’œuvre au Noir, vous nous rappelez aussi que ce roman a sa source dans un récit de 50 pages, intitulé « d’après Dürer » et publié en 1934. Ce texte n’est lui-même qu’un reste sauvé de ce que vous appelez « un roman trop ambitieux », conçu entre 1921 et 1925. Ici, de nouveau, le renoncement est ombre noire pour commencer : la jeune femme à la vision si large doit constater qu’elle n’a pas (qu’elle n’aura pas) les moyens de son imagination – j’allais dire « de sa visitation ».
En 1955 – 21 ans après le récit de 50 pages, reste du roman rêvé dix ans auparavant -, le livre pourtant est enfin commencé. De la première ébauche d’origine, ne subsiste, nous dites vous, que quelques fragments dans le chapitre « la conversation à Innsbruck ». L’œuvre au Noir actuel a été, pour l’essentiel, rédigé entre 1962 et 1965. Dans une interview que vous accorderez plus tard, vous évoquerez le jour, dans votre maison de l’île des Monts Déserts, où vous finissez le roman : par une mort à nouveau du héros, cette fois, une mort volontaire. Vous avez, dites vous, répété 300 fois – comme en vous en engorgeant, en vous en enivrant – le nom de Zénon. « Zénon enfin existe ! » pensiez-vous.
Epuisement ou victoire ? En tout cas, ici aussi, après l’abandon, le renoncement, l’éloignement, vous reprenez la tâche et dans un ultime et long et lent mouvement, le livre enfin existe… « Il fallait peut-être (et je reviens à vos notes d’Hadrien) cette solution de continuité, et si souvent de façon plus tragique que moi, pour m’obliger à essayer de combler, non seulement la distance me séparant d’Hadrien, mais surtout celle qui me séparait de moi-même ! » Nous y voilà ! J’éclaire là un endroit sensible, j’allais dire vulnérable.
5. Car vous êtes vulnérable, Mme Marguerite Yourcenar ; ou, en tout cas, vous l’avez été… Dans votre labeur, sur votre chemin d’écriture, et en dépit de tous vos voyages, vos plaisirs, vos libertés, et votre constant émerveillement de vivante.
Je reviens, pour finir, au premier face à face évoqué au début : Vous, la jeune personne secrète, semblant timide et qui s’assoit devant Virginia Woolf pour demander licence de traduction française ! Il était facile de réimaginer Virginia douloureuse, dolente, affaiblie… et à cause de cela, déjà lointaine. Vous, je vous ai dessiné trop vite, forte. La plus forte des deux. Jeune, orgueilleuse et seulement déçue par le non-échange, par la convention qui n’a pas permis le vrai dialogue. Mais non, vous ayant un peu suivie aujourd’hui à l’ombre de vos deux plus grands livres, je vous découvre fragile, doutant, désespérant, puis, par miracle, prenant enfin votre élan, et, comme vous le dîtes presque amoureusement, connaissant enfin, dans la création menée à terme « des jours ardents et des nuits lucides ! »
Ainsi, pour ma part – moi, vulnérabilisée par mon expatriation actuelle, par l’ombre qui me suit ou me pénètre, de ma culture musulmane au féminin –, c’est en effet dans votre faiblesse cachée, si rarement décelée, mais par vous-même avouée, c’est aussi par l’entêtement de votre effort créateur que je me sens quelque peu rassurée : grâce à vous, face à vous. A votre exemple, en terre américaine, et si loin de ma terre d’origine, -- en tumulte encore, et encore --, je suis ramenée, à mon tour, à ce seul mouvement de l’écriture. Ecriture en déplacement, mais écriture réinventant ses ancrages. Madame Yourcenar, en cela vous demeurez exemplaire. Dix ans après votre mort et en terre américaine, votre français ici transporté, je résumerai votre vie comme « une vie errante » conjuguée à « une vie immobile ». En vous remerciant de la stoïcité de votre exemple.
Assia Djebar Boston, 9 décembre, 1997
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