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Les Lauréats precedents Assia Djebar du Prix Fonlon-Nichols sont:

Mongo Beti et René Philombe (1992)

Werewere Liking (1993)

Ken Saro-Wiwa (1994)

Sony Labou Tansi (1995)

Ngugi wa Thiong’o (1996)

 

Assia Djebar’s Acceptance of the Fonlon-Nichols Prize – 1997

 

                                    -- African Literature Association – Michigan University – April 1997

 

I.--        J’oserai dire d’emblée combien ce Fonlon-Nichols Prize que vous m’attribuez est lourd, lourd à porter: sur les écrivains africains laureates qui m’ont precede, 2 sont parties trop tôt. Nous qui les savons tous : l’un KEN SARO-WIWA, victime, oh combien, de l’oppression militaire d’état (l’une des 7 plaies de l’Afrique aujourd’hui), l’autre, SONY LABOU-TANSI, emporté si rapidement par la nouvelle maladie restée sans remède, et plus particulièrement en Afrique.

            Deux écrivains dont la parole, déjà riche et surtout originale, est restée suspendue : ils sont là présents parmi nous aujourd’hui (beaucoup de leurs amis personnels sont, j’en suis sûre, dans la salle). Ils nous signifient, autant dans leur œuvre qui devient leur ombre ineffaçable, que dans leur martyre et leur mort, ils nous rappellent, pour nous les survivants de ce continent plus que jamais dépossédé, que la parole et écriture tentent désormais de progresser entre le gibet et l’hôpital.

            Quel avenir désormais si maintient pour l’écrivain qui, là-bas, dans les multiples « points chauds » de l’Afrique – l’Ethiopie, le Soudan, puis le Rwanda, le Nigéria, le Libéria, présentement le Zaire, et depuis 5 ans déjà l’Algérie. L’écrivain qui, en refusant l’exil ou en n’en ayant plus la possibilité, finit par tenir peut-être plus à sa terre qu’à sa plume. Oui, pour nos confrères, connus et donc devenant cibles, ou pour ceux maintenus dans une obscurité plus protectrice, silencieuse, comment retrouver, dans cette voie si étroite, le mouvement d’une pratique intellectuelle singulière, d’une pensée d’écrivain ?...

            Dans le cas de nos 2 lauréats évoqués, ce fut hélas pour l’un l’étranglement – en dépit des protestations mondiales –, et pour l’autre, l’insidieux, l’irréparable empoisonnement.

            C’est pourquoi le cinquième Fonlon-Nichols Prize est, ai-je dit, lourd à porter : est-ce que, sous cette charge symbolique, je ne vais pas flancher, chanceler, et donc me taire ?...

            A cause de l’émotion, bien sûr, de nous tous ; mais je dirai aussi – je hasarde le néologisme français –, à cause de l’inconsolation.

 

            Comment en effet écrire, tout en maintenant à vif le non-oubli ? Car nos deux confrères, Ken et Sony, ne sont pas hélas les seuls ; ils se présentent en tête d’une foule innombrable d’anonymes – y compris les jeunes et les enfants – , eux dont, ces 2 dernières années en particulier, les visages, photographiés, crient sous nos doigts qui déplient les journaux, à la page d’actualité africaine…

            Ken et Sony sont donc aujourd’hui parmi nous… Avec eux, derrière eux, autour d’eux, l’Afrique, dans ses pays qui auraient pu être les plus riches, les plus créateurs, l’Afrique crie en silence. Par moments, me semble-t-il, dans une indifférence du monde… et nous, les survivants, éparpillés au hasard ça et là, de cette indifférence, ou de cette banalisation, nous en devenons insomniaques !

 

II. – Comment pourtant écrire ? Ecrire donc au plus vite, à la hâte, livrer un témoignage dans la fièvre et la crainte d’un possible étouffement… Les convulsions ne seraient-elles que le propre des exodes et des guerres civiles ?

Ecrire une fiction africaine, développer un récit de fidélité hâtive et passionnée, comment y aboutir dans une vérité qui se voudraient sereine (donc lointaine), et au-dessus de la mêlée (donc planant dans le vide de l’utopie ?)

            Bref, comment rester un écrivain à la pensée forcément de hasard – mais qui vole c’est-à-dire qui résiste – et ce, malgré le piétinement des douleurs multipliées auxquelles nous assistons.

Continuer à produire, dans ce cas, des romans, des films, des poèmes, ne serait-ce là qu’une forme amère – mais en mouvement – de notre impuissance ?

            Ce sont des questions que je me pose chaque jour dans mon nouvel exil américain qui hantent sans doute tout écrivain d’Afrique et du Tiers Monde, quel que soit l’endroit où il se pose pour écrire, quand il ne peut que regarder sa terre embrassée, ensauvagée, et dans un chaos apparent.

 

III. – Je terminerai donc en me demandant tout haut si, pour ce cinquième Fonlon-Nichols prize, vous n’avez pas voulu autant honorer la femme africaine romancière et cinéaste, que tout simplement l’Algérienne.

            Dans l’une des nouvelles que je viens de publier, ce mois de mars 97 --, qui ne sont, hélas très souvent que ma lecture, que mon écoute, même à partir de Paris ou des Etats-Unis, de la tragédie algérienne qui, 30 ans après, a remis en marche son mécanisme incontrôlable…

            Dans l’une de ces «short stories », une jeune femme professeur à Alger raconte et commente à ses élèves un récit des Mille et une Nuits. Il s’agit de « la femme en morceaux », un martyre inventé par Shéhérazade.  

            Sauf que, dans le réel algérois d’aujourd’hui, l’enseignante qui raconte, à l’ombre de la sultane, se retrouve… décapitée face à ses élèves. Plusieurs meurtres de femmes, d’institutrices, de professeurs, se sont passées ainsi ces derniers mois.

Dans ma nouvelle, l’Algérienne décapitée – sa tête en sang posée sur le bureau face aux enfants – continue le conte : elle connaît par cœur la fin des Milles et une Nuits où le sultan pardonne à sa femme et aux femmes, et donc elle, la conteuse, elle, dans le sang et la mutilation, après le départ des meurtriers…

            Alors, excusez-moi de terminer en simple Algérienne et en modeste conteuse, le fantastique funèbre devient parfois notre seule réponse, devant la violence dont le sens même nous échappe…

            C’est bien un « pourquoi » de cette violence tatouant ainsi, chaque jour présent, le corps entier de l’Afrique, c’est ce pourquoi qui tourne dans un vertige fatal que je tente, pour ma part, de saisir dans mes récits…

A nous, écrivains et intellectuels d’Afrique, les médias d’ailleurs nous sollicitent parfois pour un commentaire sur chacun de nos pays dans la fracture béante et le désastre…

            Pour ma part, et à propos de l’Algérie, depuis 5 ans de ce malheur qui n’en finit pas, je me refuse au « commentaire » : ce serait trop commode, et c’est le plus souvent à l’usage d’un public – excusez-moi de l’épithète –, d’un public parfois repus ; voyeur et repu.

            Je me dis le plus souvent, à cause de ma souffrance simplement de femme, « comment taire l’Algérie ? » « --- la taire pour mieux la porter, pour l’emporter où je vais, pour bercer en moi sa douleur qui lancine… La porter comme l’Algérienne du conte, tête coupée qui persiste à parler.

 

IV. – Je me dis, dans l’avion aujourd’hui, quelle force doit nous revenir et nous faire reconnaître le plus – nous, originaires des 4 coins de l’Afrique ? Ce serait donc la Mort, la mort qui parle, l’hallucination qui ouvre le dialogue, qui réponse ?...

            Si nous ne pouvons éviter nos morts trop récents – ceux à l’œuvre inachevée, à la jeunesse fauchée – , réunissons nous autour d’eux, mais du moins à la manière authentiquement africaines. Je propose en exemple « le grand retournement » des morts, selon le rituel ancestral des Merinas de Madagascar.

            Oui, j’oserai vraiment me plier, pour ma part, à ce rite : sortir nos absents, nos meurtris, nos martyrs, de leurs tombes, retourner en public et à l’air leurs os, changer leurs linceuls, et tout ce temps, comment les Mérinas d’autrefois, chanter, parler joyeusement, en faire une fête et une célébration, en somme faire de la mort qui nous devient inséparable, cérémonie de beauté, de parole inventive, de vie…

            Ai-je dit au début que l’Afrique, et ses millions de victimes, crie, vue en vain devant les autres ? N’oublions donc pas, nous tous ensemble, qu’elle s’écrit aussi, dans la musique, et dans la littérature qui défie.

Merci à vous, à la fois de ce Prix, et de m’avoir écoutée.

                                                                                    17 avril 1997

                                                                                                Assia Djebar

 

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