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Figlie di Ismaele nel vento e nella tempesta d’Assia Djebar
Maria Nadotti
« Ce que j’ai fait concerne plutôt un autre genre de « traduction » ou de « déménagement », à savoir le transit de la page écrite au théâtre, du silence hurlant de la page au vide qui se peuple des corps et des voix de la scène. En 1999, je demandai à Assia si elle aurait aimé écrire et réaliser une pièce théâtrale. Elle n’hésita pas et répondit par l’affirmative. Je sens depuis longtemps dans sa narration une sorte d’urgence extra-textuelle, comme si ses personnages et leurs histoires demandaient de se faire théâtre, de retrouver leur voix, leur corps, leur mouvement, de s’écrire dans un espace concret communautaire. L’écriture d’Assia, si tactile, si visuelle, si acoustique, jouant si savamment sur le montage et le découpage, et avec hardiesse sur des associations temporelles ou spatiales, cette écriture si musicale et vocale me paraissait destinée à se déverser dans l’espace de liberté et de corporéité radicale qu’est la scène. Et ainsi, à se traduire en mouvement performatif. […] Mario Martone, qui à l’époque dirigeait le Teatro di Roma, s’enthousiasma à l’idée de confier à une « écrivain/e » comme Assia Djebar, musulmane critique, Algéroise en volontaire et douloureux exil, historienne et romancière de premier plan, la tâche ambitieuse de réaliser une mise en scène au cœur de Rome, en l’année 2000 de jubilée et de réconciliation (qui eût imaginé alors la proche destruction des Twin Towers, et que la faille entre monde occidental chrétien et monde oriental musulman était en train de devenir un séisme fictionnel fou ? Assia eut carte blanche: elle choisit le thème, la forme, la distribution (une compagnie créée ad hoc). Après quelques hypothèses – dont la première fut de porter à la scène La beauté de Joseph, récit inspiré d’une des plus extraordinaires histoires d’amour de la tradition islamique, – Assia décida de donner une structure dramaturgique à ce que, en 1991, au seuil de la féroce explosion d’intégrisme qui devait ensanglanter son pays, elle avait raconté dans Loin de Médine, qui est en quelque sorte un récit pour voix féminines. […] Au cours de l’année 1999/2000, près de dix ans après l’écriture de Loin de Médine, Assia Djebar prend donc la décision de reconvoquer ce récit sur scène, sous le titre Filles d’Ismaël dans le vent et la tempête. Assia Djebar l’a écrit très clairement dans son essai Ces voix qui m’assiègent:
« Or, n'existe nul théâtre dans ce monde-là, ce peuple d'où je viens n'a droit à aucune tragédie déroulée, officiée, puisque la division sexuelle s'encroûte et revient là, au centre même de la vie sociale, de la cité, de son histoire bifide. Fait tout geler […]
Et si justement un théâtre pour muettes, un théâtre du regard vidé se déroulait pourtant, mystérieux, invisible ? Ainsi, des fillettes qui ont dû regarder la mort, et braver jusqu'à ses grimaces, auraient pris le large pour cet office-là, pour cette liturgie ? ... Peut-être pour la nécessaire purification » (Ces Voix, p. 144) […] Cependant, le vrai théâtre n’est jamais didactique et ne tolère pas d’être véhicule de « messages ». En outre, le théâtre en occident n’est pas narratif, c’est l’action qui domine et sa dimension temporelle. Nous, Occidentaux, sommes souvent porteurs à notre insu d’un regard colonialiste sur tout ce qui est « autre », et postulons comme universelle notre façon de voir et de représenter. Nous voulons retrouver partout ce que nous connaissons déjà et qui nous ressemble. Nous n’écoutons guère les raisons de l’autre.
Maria Nadotti’s full article can be found in Assia Djebar, ou la nomade entre les murs, Paris, Maisonneuve & Larose, 2005. The opéra libretto exists, in Italian : Assia Djebar, Figlie di Ismaele nel vento e nella tempesta, Dramma musicale in 5 atti e 21 quadri, Firenze, Giunti, 2000, traduction de Maria Nadotti, Postface de Jolanda Guardi. Le texte français est inédit. L’intervention de Maria Nadotti a été accompagnée d’une projection vidéo montrant des fragments de la représentation de l’opéra à Teatro di Roma. |