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Part 4 and Conclusion of Préface pour Filles d’Ismaël dans le vent et la tempête

 

Assia Djebar

&

 

IV—J’en viens, pour terminer, à ce prétendu non-théâtre qui serait inscrit dans la nature même de la culture islamique. ..

 

Rien n’est plus inexact. Certes, la tradition du « théâtre à l’italienne », et par là aussi de l’opéra classique dans les classes moyennes des différents pays d’Islam (en particulier, au Sud de la Méditerranée) n’a pu être favorisée par l’habituelle, et encore trop prégnante ségrégation des sexes de la vie quotidienne, de Riyad ou Bagdad à Marrakech…

 

Mais Marrakech justement a sa place célèbre de Djamaa el Fna avec ses cercles d’auditeurs passionnés, autour des conteurs intarrissables, espace de théâtre traditionnel où l’improvisation libre d’un seul est éperonnée par la participation du public populaire… Et, dans les pays d’héritage bédouin comme en Arabie, toute poésie se déclamait au cœur du désert, dans des tournois où les poèmes qui remportaient la palme étaient alors « suspendus », autre dramaturgie où la poésie inscrite devenait, elle-même, à la fois objet et moteur du spectacle visuel !...

 

Toutefois, et c’est Borges l’Argentin qui, dans une nouvelle célèbre (La quête d’Averroès) nous le rappelle : Averroès, l’illustre philosophe de Cordoue, au XIIème siècle, ne comprenait pas les mots de « comédie » et de « tragédie » qu’il rencontrait dans la Poétique d’Aristote, qu’il avait décidé de commenter : « je me souviens – écrit Borges – d’Averroès qui, prisonnier de la culture de l’Islam, ne put jamais savoir la signification des mots « tragédie » et « comédie ».

 

Or, le génial philosophe et cadi de Cordoue, Averroès donc, s’il avait vécu, durant ces mêmes décennies de 1170 et 1180, mais un peu plus à l’est, dans le monde chiite iranien, aurait vu se dérouler annuellement, par des fidèles/participants, la « passion » commémorant la mort en martyr de Hossein, le petit-fils de Mohammed, et fils de Fatima, à Kerbéla.

 

Ce théâtre de l’Islam, avec ces « taziyés » va, à partir du XVième siècle jusqu’au XVIIIième, devenir quasiment un art officiel. Cette manifestation, née au départ spontanément, va se développer en théâtre presque d’apparat, avec ses lieux consacrés, son répertoire et toute une liturgie surabondante… Le taziyé chiite continue à vivre aujourd’hui.

 

Il y a donc bien un théâtre spécifique à l’Islam, qui n’est plus simples lamentations collectives, à Kerbéla, pour se déchirer au souvenir de Hossein.

 

            Si donc j’avais choisi d’établir « cette mise en présence », non point au moment où le Prophète Mohammed va mourir, mais 50 ans plus tard, lorsque son petit fils, Hossein fils d’Ali et Fatima, est assassiné, avec 70 de ses Compagnons par l’armée envoyée par Yazid, le Calife Omeyyade de Damas, je n’aurais eu, en somme qu’à tenter de proposer ma propre variation d’un taziyé d’aujourd’hui…

 

&

 

            Mon premier désir ici – disons mon « intention » – a été de réhabiter ce moment de l’origine : « comment et quand disparaît le Prophète ? » Dans quelles circonstances, tout l’édifice socio-religieux, établi depuis 10 ans à peine, risqua de chavirer ?

Comment surtout, « le vent et la tempête » ont – à travers la tragédie personnelle de Fatima – entraîné peu à peu toutes les femmes du monde islamique. Les poussent, à leur tour, à dire « non », aujourd’hui, à l’instar de Fatima.

            Au terme de mon travail – puis grâce à l’intercession de la musique composée par l’Andalou Vicente Pradal, au concours talentueux de plus d’une vingtaine d’interprètes, comédiens, chanteurs et musiciens Italiens, tout cet effort collectif soutenu sans faille par le Théâtre de Rome, voici donc ce « drame musical » : Filles d’Ismaël dans le vent et la tempête ».

 

En cette année de Jubilée, j’émets un souhait : que ces représentations, en cet automne 2000, à Rome, à Palerme et ailleurs, suscitent chez beaucoup de spectateurs « un désir d’Islam ».

            L’Islam tel qu’il a été dans sa lumière pure d’autrefois, aussi dans ses contradictions trop humaines mais surtout dans sa palpitation féminine…

 

                                                            Assia Djebar

                                                            Paris 30 juin 2000

 

                                                            In L’Algérie à plus d’une langue, éd. Mireille Calle-Gruber,

                                                            Paris, 2001.