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Les Nuits de Strasbourg, Actes Sud, 1997

Revues de France et au-delà, La Belgique, la Suisse, Le Canada - citations

 

E.L., La Vie, 13 Novembre 1997 :

Histoire banale : un homme rencontre une femme, ils se plaisent, il l’invite à passer quelques jours chez lui, à Strasbourg. Lui, François, a la cinquantaine et se remet mal de son veuvage. Elle, Thelja, trente ans, un mari et un fils qu’elle a laissés en Algérie pour terminer en France une hypothétique thèse d’histoire de l’art.

D’un côté, donc, un homme ancré dans ses souvenirs. De l’autre, une jeune femme en rupture de pays, de famille, de travail, bref, en état d’apesanteur, hanté par la figure de son père, tué pendant la guerre d’Algérie. Plus que la passion, ce sont leurs blessures intimes qui rapprocheront François et Thelja. Entre eux, on imagine des regards et des silences, les mots qu’on dit et – plus important – ceux qu’on ne dit pas.

 

Etreintes, sensations, réflexions, choses dites, vues, aimées : il fallait du talent, et un certain culot pour parler ainsi du plaisir et de la douleur sur plus de 400 pages. 

 

D.B., « Nuits éphémères », Alsace Le pays de Franche-Comté, 17 novembre 1997 :

Nuits d’amour, pour l’essentiel, dans cet enchevêtrement des corps et cette soudaine mise à nu de la mémoire. Chacun des personnages de ce roman … répond à une identité double : entre hier et aujourd’hui, entre l’enfance et le rapport présent à l’être aimé, entre les guerres et les souffrances vécues maintenant. Thelja l’Algérienne, Eve la juive, Hans l’Allemand, François et les autres… croisent leur destins dans cette ville dont Assia Djebar dresse le portrait … c’est certainement dans ces fameuses « nuits », neuf précisément, qu’Assia Djebar libère son style et nous offre quelques échappées belles.

C’est ce souffle-là, haletant, intime, qui comblera le lecteur.

 Au-delà de ces histoires d’êtres parfois déchirés entre deux pays (L’Algérie, la France, L’Allemagne, L’Alsace, Le Maroc), Assia Djebar dessine une géographie plausible de cette capitale où passèrent Buchner ou Goethe, et d’où partit le père de Foucauld, ville de serment (celui de 842 qui fonde la langue française), un espace-temps qu’elle nomme « Alsagérie », aux confluents des langues et de l’éphémère…

 Assia Djebar, Les nuits de Strasbourg (Hubert Nyssen), Actes de Sud :

Et voici qu’Assia Djebar dont les derniers livres (Le Blanc de l’Algérie et Oran, langue morte) portaient dans la chair même de leur écriture traces et cicatrices de la douleur algérienne, nous offre soudain un foudroyant cantique d’amour. Comme s’il lui fallait montrer que la rôdeuse mort n’a pas effacé le goût du désir et les saveurs de la vie.

 Tout commence par un prélude où l’on assiste à l’évacuation de la population de Strasbourg, aussitôt après la déclaration de guerre de septembre 1939. Il s’agit en quelque sorte, par ce repli derrière la ligne Maginot et par la description de cette ville morte, de faire le vide. Le plus de vide possible. Afin que sonnent pleinement les événements auxquels le roman nous convie. Cinquante ans plus tard, nous assistons, en effet, dans la même ville, désormais repeuplée, aux amours brèves mais fulgurantes, mais somptueuses, mais inoubliables de Thelja, une Algérienne venue de Paris pour retrouver un amant de vingt ans son aîné, François.

Les neuf nuits que passent ensemble cette femme, qu’un mari et un enfant attendent en vain à Alger, et ce Français veuf, hanté par le passé, sont comme neuf motifs essentiels dans une tapisserie. Car, pendant que leurs désirs se conjuguent, pendant que leurs émois tourbillonnent, pendant que leurs profonds plaisirs s’accomplissent – où viennent se mêler comme autant de menaces les sédiments que leurs histories respectives ont déposés en eux – on voit, en toile de fond, évoluer des personnages qui ne sont pas moins émouvants que les principaux protagonistes. Eve, une petite juive née à Tébessa, enceintes des œuvres d’un jeune Allemand, réinvente le Serment de Strasbourg pour que les fatalités anciennes ne reviennent pas briser leur couple par violence.

Gilles Pudlowski, « Les nuits de Strasbourg », Le Point, 12 septembre 1997 :

Des voix dans la nuit, des femmes qui se parlent, évoquent leurs amours, la ville de leur exil, les nuits de Strasbourg. Cinquante ans après l’annexion allemande de 1940, Thelja, Algérienne et musulmane, amoureuse de François, et Eva, juive et Française, amoureuse de Hans, se rencontrent et se racontent. Il y a aussi Irma et Karl, Alsacien élevé en Algérie, et puis Jacqueline, Française d’ici, morte d’avoir aimé Ali, Algérien de la banlieue strasbourgeoise.  …

 Le parallèle s’inscrit entre l’Alsace et l’Algérie, « deux noms de pays, de terroir noir, d’invasions, de ruptures ou de retours amers ». Comme des incantations poétiques, Assia Djebar (Ombre sultane ; Oran, langue morte) narre ces nuits ensorceleuses et sensuelles avec la chaude voix de la diseuse de contes sur la place, invente une sorte de chant ésotérique d’où surnage un nom de pays inédit : « Alsagérie »

Maati Kabbal, « Conte des neuf et une nuits », La Libération, 20 novembre 1997 :

Avec le temps et à la faveur d’un nouvel exil – Assia Djebar est allée vivre en Louisiane – , elle finit par achever Les nuits de Strasbourg, récit polyphonique travaillé par les échos et les ombres du passé dont résonne Strasbourg. Thelja, héroïne dont le nom en arabe signifie neige, laisse mari et enfant en Algérie et débarque à Paris pour rédiger un mémoire sur le chef-d’œuvre d’une abbesse du Moyen Age, Herrade de Landsberg. Lorsqu’elle rencontre François dans un café situé face au jardin du Luxembourg, c’est le coup de foudre. A Strasbourg, où elle est allée le rejoindre, ils se livrent durant neuf nuits à leurs ébats. Le jour, Thejla déambule en soliloquant à travers les venelles de la ville. Progressivement, elle se retrouve au milieu de gens au passé marqué par l’arrachement et l’exil, à commencer par son amant et son amie d’enfance, Eve.

… Après les neuf nuits qu’elle s’était promis de passer avec François, elle rentre à Paris et disparaît, pour réapparaître une nuit, six mois plus tard, à Strasbourg.

« Mais je ne veux plus revoir le jour de Strasbourg, seulement la nuit… seulement la lueur de chaque nuit d’été… Moi, l’errante, la mendiante, la ‘déchaussée’, dans cette ville, revenue… »

 Comme dans les récits mystiques où la passion ne se décline qu’en termes d’errance et de folie, les Nuits de Strasbourg est l’histoire d’une femme à la fois éprise et éperdue, emblème de la passion absolue.

 Lise Gauvin, « L’amour en sursis : La naissance de l’Alsagérie, une Alsace devenue algérienne » Etudes françaises (Lettres francophones)

 Assia Djebar, romancière d’origine algérienne, poursuit avec une continuité exemplaire une œuvre d’amour et de deuil dans laquelle s’inscrit comme en filigrane une Histoire impossible à décrire et à vivre, sinon sous le mode de l’effacement, de la fuite ou de l’effroi. Après les nouvelles d’Oran, langue morte, histoires des avancées du désir et de la passion d’autant plus troublantes qu’elles devaient se cantonner dans l’inachevé, l’inaccompli, le précaire, voici le récit d’un couple formé d’une Algérienne et d’un Français qui, en neuf nuits d’amours tumultueuses, parcourt ce que d’autres mettront une vie entière à réaliser, c’est-à-dire un destin.

 Etrange roman que celui-là. On y retrouve la manière Djebar, tout en douceur, en lyrisme, mais aussi en ruptures, en contrepoints, en chassés-croisés. Plusieurs histoires donc s’entremêlent dans ce texte qui, comme dans les récits-cadres de type boccacien, est ponctué par chacune des rencontres des amants. Rencontres qui ont toujours lieu dans un hôtel différent, car ainsi en a décidé Thelja, l’héroïne, afin d’éviter la routine, l’enracinement, afin de ménager la part d’inconnu dans la redécouverte de l’autre.

A cette trame centrale se greffent des épisodes dans la vie d’émigrés algériens vivant à Strasbourg, de Strasbourgeois d’origine allemande ou française, de gens qui, tels les habitants chassés de leur ville en 1939, ont tous dû renoncer à une part de leur passé. D’où une complicité possible entre Algériens et Alsaciens,

« Alsace, Algérie : les deux mots tanguaient soudain. Elle leur trouva une résonance commune, une musique qui semblait les accoupler, à moins que ce ne fût plutôt une même blessure ancienne, des cicatrices en creux qui, conjuguées, risqueraient de réapparaître… Oui, vraiment, une algie sourde les reliait : Alsace, Algérie. »

Tragique légèreté

 

            Nous sommes tous des immigrants, semble dire Assia Djebar à travers la voix de Thelja, la passagère, la fugitive :

« Oh Dieu, l’ivresse de déambuler, de goûter l’errance, plongée dans une telle intensité ! Jamais, pourvu que je marche, je ne cesserai de me sentir légère… »

 

Mais de cette légèreté, le tragique n’est jamais bien loin. Il réapparaît dans le choix de Jacqueline, la metteur en scène, de faire représenter Antigone par une troupe de banlieue et de confier le rôle-titre à une jeune Algérienne. Jacqueline ne verra pas la première de sa pièce, victime de la folie meurtrière de son amant algérien. Le tragique réapparaît encore, chez Thelja, malgré la légèreté, tapi dans les dernières pages du roman, comme l’envers obligé du plaisir et de la joie.

            La grande nouveauté de ce livre, par rapport aux précédents d’Assia Djebar, consiste à offrir aux lecteurs une forme de liturgie amoureuse qui, pour la première fois de façon assez soutenue, s’exprime en français. Dans un entretien qu’elle m’accordait en 1995, Assia Djebar avouait la difficulté qu’elle avait à écrire l’amour en français :

             « Une des motivations, la plus personnelle, de L’Amour, la fantasia, c’est de m’être rendu compte, à 40 ans passés, que dès que j’étais dans un besoin d’expression amoureuse – je veux dire dans ma vie de femme – le français devenait un désert. Je ne pouvais pas dire le moindre mot de tendresse ou d’amour dans cette langue, à tel point que c’était un vrai questionnement de femme. Ainsi avec certains hommes avec qui pouvait dérouler un jeu de séduction, comme il n’y avait pas de passage à la langue maternelle, subsistait en moi une sorte de barrière invisible. » (Territoires des langues dans L’Ecrivain à la croisée des langues, Karthala, Paris, 1997)

 

Monique Verdussen, « Les nuits brûlantes d’Assia Djebar », Libre Belgique, 3.10.97 :

Dans cet amour inattendu et bouleversant, [le personnage principal Thelja] est comme "suspendue" de sa vie habituelle et d’Alger où elle a laissé son mari et un enfant. Encore qu’elle n’éprouve pas une véritable paix à cet exil d’elle-même et de son pays, elle se donne à son amour neuf avec une violence d’autant plus passionnelle qu’elle en a fixé les limites. Neuf nuits. Neuf nuits d’apprivoisement mutuel, d’ivresse sensuelle, de souvenirs partagés, de récits croisés, de silences, de tendresse…

Exil de soi, désir de l’autre :

Ce thème de l’exil de soi et du désir de l’autre a inspiré à Assia Djebar des « nuits de Strasbourg » vibrant d’un érotisme qui n’esquive rien, hors la vulgarité. Elle a toutefois une manière orientale de conduire son roman, écrivant en arabesques, faisant s’interpénétrer divers récits, recherchant moins une clarté évidente qu’un éclairage à facettes multiples.

 

Il faut, dès lors, la lire aussi entre les lignes et rechercher, au-delà des dédales où elle plonge sans retenue, ce qui filtre de ses peurs, de ses manques, de ses refus, de ses fuites, de ses désirs.

Et finalement, des fêlures intérieures d’une femme qui, déchirée par la tragédie, cède, pour un temps arrêté, à une bourrasque qui l’arrache et la restitue à la fois à elle-même. Le temps de respirer une bouffée d’amour et de liberté. D’affirmer la vie en somme.

Belgique Week-end/L’Express, 12.09.97 :

… [Assia Djebar] travaillait aux Nuits de Strasbourg lorsqu’un de ses proches fut assassiné. Abandonnant le manuscrit, elle donna trois autres titres, avant de revenir à ce projet hanté par la puissance tragique du désir et l’incomplétude de l’exil poussée par la nécessité d’affirmer la vie face à la violence. Les blessures sourdent, les cicatrices réapparaissent, tanguant entre deux cultures, deux terres. C’est innocent et sensuel, généreux et effrayé.

 

V.V., « L’étrangère », Polystyrène, Décembre 1997, p. 77 :

Histoire d’un amour presque équivoque – où la sensualité a la part belle tant Assia Djebar développe cette thématique dans un style détaché du reste du roman, style où toujours se mêle un rien d’onirisme au réalisme évident qui traverse le récit –, Les nuits de Strasbourg s’ouvre sur le quotidien de Thelja, qui aurait gagné cette ville pour des raisons essentiellement sentimentales. Mais au-delà de cette trame narrative qui confine le lecteur dans un quotidien sans cesse partagé entre diverses cultures, diverses mémoires, le roman tend vers une véritable réflexion sur l’origine et l’identité. …

Chloé Hunzinger, « Assia Djebar dans les nuits de Strasbourg », DNA (Dernières Nouvelles d’Alsace), 25 Décembre 1997

Dans son dernier livre écrit à la suite d’une résidence d’écriture dans quelques quartiers de la ville, « Les nuits de Strasbourg », Assia Djebar choisit les couleurs de l’amour en cette époque saturée de tragédies.

Le rendez-vous était fixé à midi, hôtel de la Cathédrale. Mais, à l’aube, Assia Djebar s’envola pour Sarajevo. Cette femme, écrivain-cinéaste, n’est jamais exactement où on l’attend. Elle se tient à contre courant. …

Et son dernier roman trouve lui aussi sa source secrète dans l’exil. Les nuits de Strasbourg ne se comprend qu’à partir du thème de la séparation : Assia Djebar ne cesse de l’interroger en filigrane, sans jamais en lever le mystère. En apparence, elle suspend le lien qui l’attache à la tragédie algérienne : l’écrivain se dispense presque de toute allusion à la vie d’aujourd’hui, là-bas ; elle raconte avant tout une histoire d’amour et du corps de l’amour, ici.

 

… Son écriture scintillante raconte la brûlure des sens qui s’emparent des amants d’une nuits à l’autre, d’hôtel en hôtel : « Une façon de lui faire sentir chaque soir qu’il doit devenir nomade »…

 

Autant de destins. Entre alsacien et arabe, berbère ou dialecte marocain, « Où se tapit la langue dans tout cela ? » L’écrivain prend plaisir à mener plusieurs récits en même temps, et à les délaisser soudain pour un souvenir d’enfance, tel ces palmiers d’oasis ou cette chanson de melhoun. Elle mélange les registres d’écriture. Et bientôt le récit se disloque : miroir en morceaux, à la mesure de ces vies en morceaux. L’écrivain aimerait parler de « la chambre des amants » ; croire que « l’amour est un rempart contre la violence ».

B.V.O. « Strasbourg, Ville d’Errance », L’Yonne Républicaine, 11-12 octobre 1997 :

Tout a l’air si structuré dans « Les nuits de Strasbourg », d’Assia Djebar. Unité de lieu : Strasbourg et ses environs ; « unité de temps » : neuf jours, un chapitre par jour ; unité d’action : une étudiante algérienne, Thelja, préparant une thèse d’histoire de l’art, annonce qu’elle va rejoindre son amant à Strasbourg et y passer neuf nuits d’amour. Le contrat de lecture proposé par le titre est respecté.

Et pourtant, comme si un excès de règles, conduisait nécessairement à l’anarchie, l’action, le temps et même cette ville, Strasbourg, se démultiplient.

Mais le passé ne disparaît pas ; au contraire, il est toujours là, tantôt oppressant, tantôt libérateur, comme si l’exil, même volontaire, n’offrait qu’un rapport d’attraction-répulsion avec le souvenir. Pendant ces neufs jours, grâce à l’enchevêtrement des récits et des mémoires, le temps se dilate et la ville de Strasbourg devient un lieu lyrique et triste, où les êtres se dévoilent mais ne se comprennent pas, un lieu que Thelja résume par ce mot-valise, Alsagérie, Alsace et d’Algérie.

 

L’Hebdo, Lausanne, 2 oktober 1997 :

Un livre de libération intérieure, celle d’une femme qui quitte un pays de soleil, le poids des attentes amoureuses et familiales pour parcourir une ville d’Europe, légère, comme jaillie d’une tombe.

 

Anne Gilmont, «Assia Djebar, Les Nuits de Strasbourg » Indications 1997 n°5 – 54è série, p. 55 – 57.

 

«Alsagérie, en quelle langue est ce mot ? Dans la tienne, dans la mienne ? » (p. 372)

 

                        François : « Je dis le mot comme toi ; ou non, pas tout à fait : Al-ssa-gérie ! et je traîne sur le s, je le double car j’y entends une douceur… » (p. 373)

 

Thelja : « Et moi une douleur. ‘Alza-gérie’. Je le coupe ainsi en deux, pour arriver vite sur toi […] Le z de mon alphabet d’enfance n’est pourtant pas une trace de souffrance. Cette consonne annonce la beauté et l’éclat : z comme « zina ». Zina l’adjectif signifie belle ; comme substantif, il désigne l’accouplement. Il y a donc un couple dans « Alsagérie », un couple heureux, un couple faisant l’amour. » (p. 373)

 

Mais l’Alsace et l’Algérie ne sont pas liées uniquement dans les mots. Des hommes sont passés d’une terre à l’autre autrefois, à commencer par Charles de Foucauld qui quitte Strasbourg en 1871 pour ne pas devenir allemand et qui termine sa vie de manière violente dans le Sahara insurgé. D’autres que lui avaient pris, à l’époque, le chemin de l’Algérie, comme les ancêtres de Karl, un ami de Thelja, dont le père est revenu à Strasbourg en 1962. L’immigration s’est aussi produite dans l’autre sens, constate Thelja en compulsant les archives d’un foyer pour immigrés. Aujourd’hui encore, Thelja a l’occasion de rencontrer beaucoup d’Algériens à Strasbourg. Comme eux, elle se sent de passage, éphémère.

On le voit, les liens entre Strasbourg et le pays d’origine de la jeune femme sont nombreux. Plus d’une fois le souvenir de la deuxième guerre mondiale rencontre les événements vécus en Algérie, surtout au moment de l’indépendance. La peur de se trouver face à l’ancien « ennemi » est bien présente. « Alsace, Algérie : les deux mots tanguaient soudain. Elle leur trouver une résonance commune, une musique qui semblait les accoupler, des cicatrices en creux qui, conjugués, risqueraient de réapparaître […] Alsace, Algérie […] ces deux noms de pays, de terroir noir, lourds d’invasions, de ruptures ou de retours amers… » (p. 285)

Outre par le souvenir, cette guerre latente va prendre forme dans le récit par le biais de la tragédie. Une troupe de jeunes comédiens immigrés est en train de monter Antigone. La tragédie qui, selon Jacqueline, la metteuse en scène « n’est pas seulement le récit d’une catastrophe : après la série inéluctable de destructions, la mort d’Antigone, dans sa tombe, est là pour tenter d’éclairer la vérité de toutes ces morts en marche. » (p. 210) Quant à Antigone, « abandonnée des dieux et des hommes [elle] devient figure par excellence du sacrifice ! » (p. 211) Le rôle d’Antigone est tenu par Djamila qui représente elle-même cette figure du sacrifice à bien des égards : jeunesse sacrifiée par son origine, l’économie, la politique… Elle est aussi d’une certaine façon, ne fût-ce que par leur commune origine algérienne, un double de Thelja qui représente à coup sûr également cette figure du sacrifice.  …

La tragédie s’incarne dans le récit avec l’assassinat de Jacqueline, la Strasbourgeoise, par son ancien amant Ali, l’Algérien. Les deux mondes peuvent-ils réellement, malgré leurs points communs, se rejoindre et se concilier ? …

L’amour, c’est effectivement ce par quoi toutes ces personnes tentent de se réunir, de concilier l’inconciliable, et de combler leur mal de vivre. De nombreux couples se forment dans cette histoire. Certains vont aboutir, d’autres pas. Celui formé par François et Thelja va se désagréger par la volonté de la jeune femme. L’amour de François ne sera pas assez fort pour vaincre les fantômes de Thelja : « ils luttaient de concert et d’amour, pour qu’elle triomphe de sa hantise, qu’elle la tire et l’exhibe en pleine lumière. » (p. 317)

 

HASSANE ZERROUKY, Nuits de Strasbourg, L’Humanité :

Une ville au passé prestigieux

Les Nuits de Strasbourg, c’est d’abord une histoire d’amour et d’amitié. Celle de Theldja, fille d’un maquisard tué durant la guerre d’indépendance algérienne, qui rend visite pour une dizaine de jours à son amie d’enfance Eve, juive algérienne, qui s’est installée à Strasbourg. Theldja s’y rend pour revoir un homme, un Alsacien, rencontré à Paris. Et, bravant les interdits, elle décide de passer neuf nuits d’amour passionnées avec cet homme. Le choix du cadre de la ville de Strasbourg, et notamment cette description de la ville à la veille de l’entrée des troupes allemandes en 1939, nous offre de très belles pages. En procédant par de fréquents retours sur le passé de la ville, Assia Djebar fait découvrir, l’histoire d’une ville au passé prestigieux.

Mais c’est surtout l’errance de Theldja qui domine le roman, errance vécue dans toute sa plénitude, ce besoin de marcher, libre et anonyme dans les rues, loin de l’enfermement que représente pour une femme l’espace algérien, « tombe ouverte au ciel certes, tombe quand même ».

La femme algérienne est au coeur des nouvelles et des romans d’Assia Djebar, et ce depuis « la Soif », son premier roman, publié en 1957. C’est encore cette parole de femme qu’elle fait entendre dans ces deux dernières oeuvres.