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Témoignage contre Témoignage : Philippe Gardenal et Assia Djebar

 

Philippe Gardenal 1987

La Libération

                        Assia Djebar dévoilée

 

« Assia Djebar n’est jamais là où elle aurait dû être… Quand elle a dix ans, son père, un instituteur, bouleverse l’ordre établi en permettant que sa fille entre au collège. Elle est pensionnaire, certes, au lycée de Blida, mais cet enfermement-là a la saveur de la liberté pour la petite fille qui retrouve, pendant les vacances, une autre réclusion en compagnie d’une petite cousine germaine du même âge qu’elle et qui, depuis l’âge de dix ans également, vit confinée dans la demeure familiale. « J’ai toujours pensé, dit Assia Djebar, que son destin aurait pu être le mien… »

 

Est-ce ce sentiment qui lui donne des ailes ? Elle passe si brillamment, à quinze et seize ans, ses baccalauréats qu’on l’inscrit en hypokhâgne au lycée d’Alger… Et elle est, en 1955, la première Algérienne (et aussi la seule jusqu’à ce jour) à intégrer la prestigieuse école Normale supérieure de Sèvres. Mais l’époque est troublée, la guerre est enclenchée… En 1956, les étudiants algériens de France font grève… Par solidarité, Assia Djebar ne se présente pas à ses examens ; elle en profite pour écrire un roman, son premier, La soif ; elle a vingt ans. Ce faisant, elle transgresse une loi non écrite qui veut qu’on ne publie pas tant qu’on est à Normale. A la veille de la parution de son deuxième roman, les Impatients, en 1958, elle est d’ailleurs exclue de l’école par une directrice intransigeante. De Gaulle, averti par Maurice Clavel qui admire la romancière, s’indignera […]]

 

Assia Djebar parle à Aliette Armel : La mémoire des femmes

Le Magazine Littéraire, Juin 2002

 

Assia Djebar : « Distingons, si vous le voulez bien, dans un premier temps la femme de l’écrivain… C’est la première (l’Algérienne certes, passée par Normale Supérieure et renonçant à celle-ci, en pleine guerre d’Algérie) qui va et vient, d’un pays à l’autre, pour trouver son espace… Je quitte donc Normale, après avoir, l’été 56, écrit un premier roman La Soif. Je me retrouve à Tunis et, en 58, aux frontières parmi les réfugiés algériens : j’écris des reportages à la demande de Frantz Fanon. Comme universitaire, à Rabat en 59, puis en 62, à Alger, je suis passionnée par la recherche en histoire de l’Afrique du Nord, dans le sillage de Braudel, même si, après mon troisième roman publié en 62, et dans l’effervescence des premières années de l’indépendance, je me lance dans le quatrième roman : Les Alouette naïves.

 

Première étape donc de mon parcours : ces allées et venues d’un pays à l’autre, cette curiosité, cette avidité de l’espace du dehors, mes habitudes de marcheuse dans les villes du Maghreb – pour regarder la lumière, les ombres, mais aussi de quêter les visages, les bribes de parole, les nuances de dialecte…

 

Pour les femmes enfermées, je n’ai quà me rappeler mon enfance, mon adolescence, certaines de mes parentes : où que je me trouve, je peux écrire sans fin sur cet enfermement !…

 

Or, comme je l’ai énoncé à Francfort pour le prix de la Paix, « je ne serais pas entrée en littérature avec ardeur… si je n’avais pas marché dans les rues des villes en anonyme, en passante, en voyeuse ».

 

Ecrire une narration, dans une langue en mouvement, c’est pour moi « marcher au dehors »…

 

Ces quatre premiers romans – écrits entre l’âge de 20 ans et de 30 ans – je peux les définir comme des architectures verbales, des fictions en effet, nées de ma pure joie d’inventer, c’est-à-dire d’élargir autour de moi une légèreté imaginative, un oxygène…