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Jérôme Roger,
« Assia Djebar » in
Ces paroles, prononcées par l’une des voix multiples qui interviennent dès Les Alouettes naives (1967), éclairent le sens que revêt aujourd’hui l’œuvre d’Assia Djebar. A la condition toutefois de lire jusqu’au bout la longue réplique dont elles sont extraites : « Oui, un homme seul, il y a toujours en lui quelque chose qui joue le rôle de ces femmes sur les palanquins. Un chant qui s’élève et qui les raffermit. » Il serait vain par conséquent d’aller recueillir dans cette œuvre d’émancipation l’énoncé d’opinions ou de vérités attendues. Si l’histoire traverse de part en part et nourrit l’écriture d’Assia Djebar, historienne de formation, c’est essentiellement parce que le mouvement de l’histoire possède cette vertu de perturbation qui empêche son sens d’être linéaire, et qui fait que ce sens inclut les trajets et les questions de l’individu. Ainsi, sommée de raconter « la guerre, le maquis, les paysans, les soldats français », Nfissa, l’un des personnages des Alouettes naïves, croit devoir expliquer patiemment les faits à son interlocutrice ; et pour y parvenir, voilà qu’elle « remet en ordre les événements avec une méthode ridicule d’historienne : en suivant la chronologie ». Si de tels propos mettent en cause une méthode que l’écriture traditionnelle de l’histoire fit croire incontestable, ils rendent surtout compte de la tâche de compréhension assignée à ce roman polyphonique de l’insurrection algérienne : ne pas trahir le désordre ni les chocs d’où s’élèvent parfois, comme des guerres de jadis, des chants ; la métaphore vocale permet simplement de signifier ici la présence de l’oralité d’un bout à l’autre de cette œuvre, sa pluralité, ses effets de résonance, en même temps que sa continuité. L’une des lignes de force de cette continuité prend en effet sa source dans la guerre d’indépendance, guerre solidaire de la profonde mutation sociale impulsée par l’effort d’émancipation de femmes algériennes qui vivaient conjointement la découverte de la sexualité, de la politique, de l’amour. Mais cette ligne de force, pour s’épanouir – et dessiner les contours d’une sorte d’utopie féminine, supposait l’exercice d’une écoute autant que la liberté d’un imaginaire. … On l’aura compris, les rapports de domination, -- domination sur le corps des femmes-aïeules, femmes épouses, femmes-militantes, meurtrissent tout autant la mémoire de l’homme arabe. C’est pourquoi la sortie du silence ne peut faire l’économie de confrontations répétées entre l’Autrefois et l’Aujourd’hui ; que ce soit sur le mode de l’entrelacement, de l’antithèse ou du dialogue, dans les registres mêlés du lyrisme, de la conversation familière ou de la chronique circonstanciée, cette confrontation singularise le rythme des fictions d’Assia Djebar. |